Un ticket gagnant, une annulation en pleine nuit
Le 2 mars 2022, peu avant minuit, un parieur valide chez un opérateur agréé par l'ANJ six paris combinés portant sur le nombre de points marqués au troisième quart-temps de sept rencontres de NBA, un type de pari qui figure dans la liste officielle des paris autorisés. Mise totale : 1 061,50 €. Les sept pronostics passent. Gain net : 73 466,41 €.
Moins de trois heures plus tard, à 2 h 03, l'opérateur annule tout, « conformément à ses conditions générales d'utilisation ». Il faudra une mise en demeure, adressée le 30 octobre 2023, pour obtenir une explication : l'opérateur invoque une erreur de sa part dans l'intitulé de l'offre et soutient qu'à cause de cette erreur, le gain était « garanti ». Un pari sans incertitude ne serait plus un pari, donc plus rien à payer. Il ajoute que le joueur ne pouvait pas l'ignorer et aurait sciemment profité de l'erreur.
Ce que le tribunal a jugé
Un pari très probablement gagnant reste un pari
En droit, le pari est un contrat aléatoire : ce qui le fait exister, c'est l'incertitude sur le résultat au moment où le ticket est validé. Le tribunal l'a rappelé, puis a regardé les chiffres. Oui, la probabilité que le seuil de points soit franchi était très forte. Mais le parieur a produit douze matchs de NBA au cours desquels ce seuil n'avait pas été atteint dans un quart-temps. Douze exceptions suffisent : l'incertitude existait.
La formule du jugement mérite d'être retenue :
Il existait « certes une très forte probabilité pour que les résultats des paris du 2 mars 2022 soient atteints et partant qu'ils soient gagnants mais [...] toute incertitude, et donc tout aléa, n'avait pas disparu ».
Une très forte probabilité n'est pas une certitude. L'aléa était mince, il était réel, et cela suffit à rendre le pari valable.
C'est à l'opérateur de prouver, pas au parieur de se justifier
Celui qui refuse de payer ce qu'il doit supporte la charge de la preuve. L'opérateur devait donc démontrer que toute incertitude avait disparu : ses moyennes statistiques ne le démontraient pas. Il devait aussi démontrer que le joueur avait parié en connaissance de l'erreur, de mauvaise foi. Il a tenté de le présenter comme un joueur averti qui aurait sciemment profité de la situation. Le tribunal n'a rien trouvé de tel dans les pièces : aucune preuve que le parieur connaissait l'erreur, aucune preuve d'une pratique inhabituelle de sa part.
La bonne foi se présume ; la mauvaise foi, elle, se prouve, et c'est à l'opérateur de le faire. Le message vaut pour tous les joueurs : un pari gagnant n'est pas suspect par nature, et un opérateur ne fait pas d'un joueur un fraudeur par simple affirmation. Faute d'abus démontré, la clause des conditions générales qui autorise l'annulation des paris en cas d'abus d'erreurs ne pouvait pas jouer.
Payer, maintenant, intérêts compris
L'opérateur est condamné à payer 73 466,41 €, augmentés des intérêts au taux légal depuis le 3 novembre 2023, date de réception de la mise en demeure, intérêts eux-mêmes capitalisés chaque année, ainsi que 3 000 € de frais de procédure. Il demandait que le jugement ne soit pas exécutoire immédiatement, en qualifiant les demandes de « fantaisistes ».
Ce que tout parieur doit retenir
- Un pari annulé n'est pas un pari perdu. L'opérateur doit avoir un motif légitime, et c'est à lui de le prouver.
- Une « erreur » invoquée par l'opérateur ne suffit pas à elle seule : la question posée au juge est celle de l'incertitude au moment de la validation. Tant qu'une possibilité de perte subsistait, même faible, le pari est valable.
- Être bon parieur n'est pas une faute : la bonne foi se présume, la mauvaise foi doit être prouvée par l'opérateur, pièces à l'appui.
- Dès l'annulation, conservez tout : capture du ticket validé, de l'intitulé du pari, du solde, du message d'annulation.
- Mettre en demeure sans attendre : les intérêts courent à compter de la réception. Ici, près de trois ans d'intérêts sur 73 466 €.
- Un opérateur qui cesse son activité reste débiteur de ce qu'il vous doit.
Cette décision s'inscrit dans une jurisprudence désormais bien établie devant le tribunal judiciaire de Paris : l'opérateur qui annule un pari gagnant en invoquant sa propre erreur doit prouver que le parieur n'avait rien à perdre, ou qu'il a triché. À défaut, il paie.
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Cet article a une vocation d'information juridique générale et ne constitue pas une consultation. La décision commentée est rendue en première instance et demeure susceptible de recours ; chaque situation doit faire l'objet d'une analyse individuelle.
Matthieu ESCANDE
